====== Préambule ======
Ami cyberlecteur,
J'ai longtemps contemplé la tranche rosâtre du livre de l'énigmatique Satiricon. Mais
à chaque fois que j'en entreprenais la lecture, il me semblait que la prose du traducteur, comme le verre déformant des vitres d'autrefois, m'empêchait d'accéder à sa signification. Ainsi, au fil des pages, une accumulation de menues incohérences venaient-elles l'obscurcir, au point de décourager ma curieuse persévérance.
Aussi me jetai-je avec témérité dans la langue originale de l’œuvre de Pétrone. Il s'en fallut de peu que l'exubérance baroque du vocabulaire, du style, où se croisent la concision élégante du narrateur, l'usage parodique de l'emphase oratoire ou poétique et enfin la truculence du latin populaire saturé de termes grecs ne refroidissent derechef mon zèle de traducteur!
Heureusement mon esprit perplexe commença à s'illuminer de petites lueurs de compréhension, d'abord en se familiarisant avec ce latin non identifié, et ensuite en dégageant certaines visées structurantes de l’œuvre, que tous les préfaciers des traductions connues de moi semblent méconnaître, quand ils n'en proclament pas péremptoirement l'absence. Alors tel un fil d'Ariane, elles ont guidé mon effort de compréhension dans le labyrinthe d'une œuvre dont on devine ainsi la cohérence et l'originalité au travers de ses fragments parvenus jusqu'à nous.
Muni de la boussole de ces motifs structurants, j'ose proposer cette traduction, au fur et à mesure de son avancement, à ta curiosité, qui soutiendra ce travail de longue haleine.La complétant d'une commentaire à la fois explicatif d'une grande liberté de ton, ayant en cela pour excuse l'imitation de mon modèle, j'essaierai de t'apporter les informations historiques et culturelles indispensables et surtout de faire émerger par touches successives ces motifs récurrents du Satiricon qui en tissent les réseaux de de signification.
Enfin ce serait faire offense à Pétrone, “arbiter elegantiarum” l'arbitre des élégances, de ne pas tendre d'abord à la clarté dans la traduction proposée, fût-ce au prix de tous les risques qu'assume par avance ma liberté de traducteur.
On dit parfois qu'une traducteur gauchit nécessairement le sens de l’œuvre traduite: “traduttor traditor”. Or il me semble qu'il s'agit plutôt d'une tâche de passeur, et d'écriture. Inversement Marcel Proust affirme dans Le Temps retrouvé que la “tâche de l'écrivain est celle d'un traducteur”, et dans une lettre à un jeune écrivain en quête de bons conseils, Pline le Jeune lui fait cette expresse recommandation: “si tu veux écrire, commence par traduire!” C'est dans ce va-et-vient de l'écriture et de la traduction que s'inscrit mon présent effort.
Puisse-t-il à toi aussi, cyberlecteur, ouvrir les arcanes des mondes si lointains – et pourtant si proches par maints aspects – du Satiricon.
Quelques rappels sur l'auteur. On a longtemps hésité à attribuer cette œuvre sulfureuse à l'aristocrate raffiné, homme d'état et de cour, que fut Pétrone, mais sa paternité n'est plus contestée. Il s'acquitta en effet de sa charge de proconsul en Bythinie à la satisfaction générale, et joua, à la cour de Néron le rôle d'arbitre du goût « arbiter elegantiarum ». Il eut aussi à y affronter la rivalité de l'affranchi Tigellin. Une pléiade de lettrés gravitait autour de l'empereur : Sénèque le philosophe, Lucain, poète épique de la Pharsale, et enfin Pétrone, premier « romancier » latin de notre histoire littéraire. Pour bien comprendre cette œuvre d'un nouveau genre, « novi generis », il faut se représenter l'euphorie des premières années de son règne, à partir de 54 de notre ère. Néron plut en effet au peuple, d'abord en l'éblouissant par la somptuosité des jeux – où il n'hésitait pas à se produire lui-même, au grand scandale de l'aristocratie romaine. La plèbe devait aussi s'amuser des humiliations multiples infligées aux orgueilleux sénateurs. Enfin il adoucit le sort des esclave et promut la classe des affranchis, dont les plus capables contribuèrent, malgré le préjugé de leur infériorité sociale, par leurs compétences et leur acharnement au travail, à l'exceptionnelle vigueur administrative, économique et technique du monde romain sous son règne.
Voilà pourquoi on ne s'offusqua guère du double parricide de sa mère Agrippine et de son frère Britannicus. On lui pardonnait sa grécomanie qui le poussait à s'identifier au dieu Phoebus Apollon, sous les traits duquel le représentait une statue colossale de trente mètres de haut, ornant son palais tout aussi démesuré, la maison dorée, « domus aurea ».
Mais l'incendie de Rome, puis la persécution des chrétiens offerts en pâture à la colère populaire assombrirent son règne. Une conjuration, trop laborieusement ourdie par Pison, échoua, et lâcha la bride à la cruauté du mégalomane aiguillonnée par la peur. Une épuration féroce des conjurés, réels ou présumés, planifiée avec zèle par l'ambitieux Tigellin, s'abattit sur l'élite de la cour. Pérone n'y échappa pas, encore qu'il sût jusque pour son suicide, ne pas se départir de ce ton badin qui fit toujours l'admiration de son entourage.